Kan Shudra CR DU S2 Ep5

Le retour au sietch Tarab ne fut pas un retour triomphal. Ce fut un retour chargé de sable, de fatigue, et de cette tension sèche que seuls les Fremen savent si bien laisser flotter dans l’air, comme une lame que personne ne rengaine vraiment.

Le naib Hakram les attendait.

Il ne les attendait pas comme on attend des enfants revenus de voyage. Il les attendait comme on attend des porteurs de trouble, des semeurs de présages, des survivants revenus d’un désert qui ne rend jamais tout à fait les mêmes hommes ni les mêmes femmes. Dès les premiers instants, chacun sentit que quelque chose s’était déplacé dans l’équilibre du sietch.

Silarg rencontra sa nouvelle famille, Safia et Ram, et il y eut, pendant quelques battements de cœur, l’illusion fragile d’un foyer qui pourrait se construire. Mais c’était sans compter sur la faculté de Silarg à briser des moments émouvants avec sa balisette. Peut-être qu’il était trop tôt pour une chanson à la gloire des défunts, ou tout du moins pour des rimes tel que « ton papa est décédé, ta maman je vais la labourer ».

Cirice, Enilia, Leif et Soisa retournèrent à leur appartement. On plaisanta à moitié, on tailla Silarg comme on le fait entre proches pour conjurer l’inquiétude, mais les mots sonnaient creux. Cirice, elle, réclama à Tarek d’être nourrie, et celui-ci s’exécuta aussitôt, comme si répondre à une nécessité aussi simple permettait encore de croire à un ordre naturel des choses.

Très vite pourtant, le sable reprit ses droits.

Enilia s’entretint avec Hakram, et le naib lui confia que les Épouses de Shai-Hulud avaient posé des questions au sujet de Cirice. Une phrase seulement, mais elle pesait d’un poids immense. Car sur Arrakis, on ne pose jamais ce genre de questions sans raison. On observe, on pressent, on interprète. Et lorsque les anciennes puissances d’un peuple tournent les yeux vers une seule personne, cela signifie rarement que le destin lui prépare une vie tranquille.

Après un peu de repos, et hâtif de quitter une ambiance plus glaciale que le pôle Nord d’Arrakis, Silarg alla voir Hakram pour parler des Orek.

Et là, le feu prit.

La colère du naib éclata avec une violence telle qu’elle sembla faire vibrer les parois mêmes du sietch. Il y eut cette rage noire, pure, ancienne, la rage des Fremen quand on touche à l’honneur, au sang, aux alliances brisées ou aux trahisons encore tièdes. Puis la tempête se calma, assez pour laisser place à une discussion en vieux fremen, cette langue rugueuse qui semble faite moins pour converser que pour juger. Silarg, croyant peut-être bien faire, parla alors d’une alliance avec les Farad’n — ou du moins d’un rapprochement entre lignées et forces capables de faire front.

Ce fut l’étincelle de trop.

Ses paroles ne ramenèrent pas la paix. Elles réveillèrent au contraire, dans le conseil, la possibilité concrète d’une guerre fremen. Pas contre l’ennemi lointain. Pas contre les colons. Pas contre les Harkonnen. Non. Entre eux.

Alors la vieille Sayyadina Seraya parla.

Et quand Seraya parlait, même les plus orgueilleux retenaient leur souffle.

Elle dit à Silarg qu’il devait travailler sur l’épice noire. Elle lui dit aussi de surveiller Cirice. Surtout, elle rappela ce que tous savaient déjà mais que nul ne voulait entendre : avant de s’entretuer, les Fremen devaient chasser les colons, qu’ils soient Ekelas ou Harkonnen. Mais sa voix, si ferme soit-elle, arrivait peut-être trop tard. Quelque chose, déjà, était fendu dans la roche.

Enilia chercha ensuite les Sayyadinas pour tenter de desserrer l’étau. Elle voulait savoir s’il existait encore un chemin de traverse entre l’orgueil des chefs, les signes religieux et les menaces politiques. Ce qu’elle reçut en réponse ne fut pas vraiment un réconfort : les Bene Gesserit cherchaient à la contacter.

Il n’existe pas de phrase anodine quand elle concerne les Bene Gesserit.

Au milieu du conseil, Cirice intervint. Peut-être trop tôt. Peut-être trop brusquement. Hakram la reprit sèchement, mais déjà quelque chose vacillait en elle. La transe la prit comme une lame froide entrant sous la peau. Son regard se perdit au-delà des torches, au-delà des murs du sietch, au-delà même du présent.

Elle vit ses parents mener une guerre fremen.

Elle vit Leif, et près de lui non pas Soisa, comme on l’aurait cru, mais une femme fremen bridée, déplacée, insérée dans la vision comme une vérité qui attendait depuis longtemps qu’on la voie enfin. La violence des images la traversa comme un poison lent. Ce n’était pas seulement une vision. C’était une mémoire possible du futur, ou un futur qui se souvenait déjà d’elle.

Et comme si le destin avait voulu donner un corps à la prophétie, Leif et Soisa arrivèrent au moment même où Cirice sortait de sa transe. Soisa, elle aussi, bascula.

Près de la vieille Sayyadina se tenait Prunera, la Bene Gesserit au visage sec de pruneau et au regard trop attentif. Les Fedaykin s’agitaient, les voix montaient, chacun réclamait de savoir ce qui avait été vu, ce qui avait été compris, ce qui devait être craint. Cirice, pourtant secouée, parvint à calmer un peu l’assemblée. Juste assez pour éviter que le conseil ne se transforme en meute.

Soisa, elle, ne révéla pas tout de suite sa vision. Elle avait pâli, vacillé, puis gardé le silence avec cette obstination de ceux qui savent qu’une parole peut changer une vie entière.

Plus tard, Cirice tenta de la faire parler. Elle essaya aussi de fermer son esprit à Prunera, de dresser des murs intérieurs, de repousser cette présence invasive qui semblait vouloir habiter chaque pensée. Mais elle n’y parvint pas vraiment. Alors Soisa finit par confier ce qu’elle portait : enfant, elle avait été attaquée par une Bene Gesserit qu’elle avait connue autrefois, une femme qui s’apprêtait à la quitter pour aller s’implanter ailleurs. Voilà pourquoi Prunera était dans la tête de Cirice. Une transmission. Une greffe psychique. Une contamination de mémoire ou de conscience dont les ramifications dépassaient de loin leur compréhension immédiate.

Soisa la mit en garde : ne pas faire confiance à Prunera.

Et pourtant le souvenir de Prunera, en Cirice, continuait d’essayer de la rassurer.

Il y avait là quelque chose de profondément arrakeen : une vérité qui porte deux visages, un conseil utile donné par une ennemie potentielle, une menace drapée dans la douceur.

Cirice chemina malgré tout un peu avec cette présence. Prunera lui demanda sa biographie, voulut la jauger, mesurer sa valeur au regard des programmes Bene Gesserit. Elle l’interrogea aussi sur ses visions, mais Cirice resta floue, prudente, refusant de livrer le noyau de ce qu’elle avait vu. Quand elle demanda pourquoi toutes ces questions, Prunera répondit simplement qu’elle cherchait à comprendre sa place vis-à-vis du programme. Puis elle lui recommanda d’aller rencontrer les Épouses de Shai-Hulud.

Comme si tout, décidément, ramenait Cirice à des cercles de plus en plus anciens, de plus en plus profonds.

Plus tard, les trois compagnons décidèrent d’ouvrir le cube-mémoire.

L’objet avait cette présence silencieuse des reliques qui ont trop attendu. Lorsqu’il s’activa enfin, une voix d’homme parlant en vieux fremen s’éleva. Elle demanda où en était le projet Kan Shudra — le projet de l’Enfant de Dune. Et soudain, les fragments s’assemblèrent autrement.

Il leur fut révélé que ce projet demandait d’abord du temps. Des siècles. Peut-être des millénaires. Il fallait que l’Enfant naisse sur Arrakis. Il fallait que la planète, le corps, l’épice et l’histoire se croisent en un point précis.

Mais le plus vertigineux restait à venir.

L’Enfant de Dune pourrait se déplacer physiquement dans le temps sur Arrakis.

À cette seule idée, le futur cessa d’être une ligne. Il devint un désert de possibilités, un champ de traces superposées où chaque pas pouvait être ancien et à venir tout à la fois.

Cirice évoqua alors ses visions, ainsi que le professeur Al Karam — Doc. Enilia précisa que trois mille ans semblaient s’être écoulés. Le cube révéla alors que Doc n’était pas seulement un homme pris dans l’histoire : il était une balise temporelle.

Une balise.

Un point fixe dans un désert où même le temps se déplace.

Ils éteignirent le cube, sans doute parce qu’il arrive un moment où la vérité devient plus lourde encore que le mensonge.

Puis ils partirent vers le nord, jusqu’à l’entrée du sietch maudit. Là, des Fremen des leurs avaient déjà installé des tentes distilles, parmi eux Yusel Kudir. La prudence était partout, mais la curiosité l’emporta. Guidée avec Enilia, Cirice chercha un autre accès. Ils trouvèrent une petite cheminée étroite et s’y glissèrent.

À l’intérieur, un culte était en cours.

Des Sayyadinas, des bougies allumées — incongrues dans les profondeurs d’Arrakis où l’eau vaut plus que le sang — et la certitude qu’ils entraient dans un lieu où le passé n’était pas mort, seulement enfoui.

Ils descendirent très profondément. Puis ils entendirent ce bruit.

Des centaines de gouttes d’eau tombant dans l’obscurité.

Devant eux s’étendait un océan d’Arrakis. Un réservoir colossal, un lieu nécessaire à la terraformation, presque impensable pour quiconque a grandi dans la loi de l’économie absolue. Là, sous la roche, dormait l’un des secrets les plus vastes de la planète.

En remontant, Cirice eut une autre vision. Sur un mur, elle vit le plan complet. Le sietch très ancien se trouvait de l’autre côté de la vaste étendue d’eau. Enilia essaya la discrétion, sans grand succès. Mais elles ne furent pas arrêtées par un ennemi. Ce fut Seraya qu’elles trouvèrent là, la vieille Sayyadina de leur propre peuple, surprise de les voir, mais pas hostile. Lorsqu’on lui dit qu’il était temps pour Cirice d’affronter le passé afin d’éviter la guerre future, elle les laissa passer.

Ils longèrent la rive plus de trente minutes. Les murs étaient couverts d’inscriptions, et chaque signe semblait attendre un lecteur né trop tard ou trop tôt.

Puis les tirs éclatèrent.

Des hommes en noir, casqués, aux yeux rouges, surgirent et ouvrirent le feu. Le combat fut brutal, sans élégance, sans pause. Silarg tua l’un d’eux, puis un second. Sous les acclamations de ses compagnons, le Feydakin démontra toute sa brillante maitrise de l’art du combat. Tous furent subjugué, comme une révélation éclatante. C’était la lame de Dieu qui pourfendait l’air dans des mouvements habiles, des attaques incisives, des parades d’une souplesse inégalée. Rien ne semblait pouvoir arrêter le brillant combattant. Cirice et Enilia firent aussi surement des trucs à ce moment-là mais le plus important était Silarg et son génie du combat. Il venait sans doute de créer une légende divine. Les corps tombèrent les uns après les autres jusqu’à ce que le silence revienne enfin.

Et lorsqu’ils purent examiner les morts, l’étrangeté redoubla.

Ce n’étaient pas six hommes différents.

C’était six fois le même homme.

Même visage, même matériel holographique, même étrangeté froide. Des copies, des duplicatas, des fragments d’un seul être projetés dans le réel comme des éclats mal assemblés. Ils récupérèrent armes et équipement, puis poursuivirent leur route jusqu’au sietch ancien.

Là, Cirice trouva un morceau de tissu noir.

Le voile de la femme aux gifles.

Silarg eut un mouvement de recul devant cette étoffe sacrée, comme si elle portait en elle une mémoire plus redoutable qu’une arme. Et alors Cirice la vit.

La femme aux gifles.

Présence irréelle et pourtant évidente, comme si elle avait toujours attendu à cet endroit précis du temps. Elle dit à Cirice qu’elle allait pouvoir la ramener du futur. Mais qu’avant cela, un choix devrait être fait.

La guerre sur Némérade.

Ou la guerre sur Arrakis.

Il n’y avait pas de troisième voie. Seulement deux abîmes.

Puis un homme arriva derrière elle, vêtu d’une tenue militaire fremen. Il se nomma Commandant Rapak. Et lorsque Cirice prononça son nom, il tomba à genoux et se mit à pleurer.

Ce ne furent pas les larmes d’un homme faible. Ce furent celles d’un survivant voyant enfin devant lui un nom, un visage, une origine, peut-être même une espérance qu’il croyait perdue depuis des siècles.

Et dans les profondeurs du sietch ancien, au bord de ce temps disloqué, parmi les secrets de l’eau, de l’épice et de la mémoire, tous comprirent peut-être la même chose sans encore oser le formuler :

Arrakis n’attendait pas seulement leur venue.

Arrakis se souvenait déjà d’eux.

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