Kan Shudra CR Du S2 Ep3

Ils étaient descendus sous la pierre avec l’espoir d’y trouver des réponses, mais, sur Arrakis,
rien de ce qui dort sous le sable n’attend docilement qu’on le réveille. Tout ce qui a été enfoui
l’a été pour une raison, et plus ils s’enfonçaient dans les entrailles du désert, plus ils avaient le
sentiment d’avancer non dans un lieu abandonné, mais dans une mémoire ancienne, minérale,
presque sacrée, qui ne les tolérait qu’à contrecœur.
Sareya, la vieille sayyadina, les avait laissés passer sans vraiment leur accorder de bénédiction.
Chez elle, même l’aide prenait la forme d’une épreuve. Sèche comme un os poli par le vent,
avare de gestes comme de paroles, elle n’avait facilité leur route que du strict nécessaire, avec
cette dureté de ceux qui savent que certains chemins ne doivent jamais être rendus trop faciles
à ceux qui prétendent les emprunter.
Ils progressaient donc dans cette pénombre lourde, entre roche, silence et souffle retenu,
lorsque le cri surgit.
Il fendit l’espace avec une brutalité telle qu’il sembla déchirer tout à la fois l’instant,
l’obscurité et la fragile maîtrise qu’ils croyaient encore conserver. Cirice n’eut pas le temps de
comprendre ce qui lui arrivait. Une femme jaillit sur elle avec la violence d’une apparition.
Grande, drapée de noir, belle d’une beauté presque douloureuse, elle la saisit par le visage et
les épaules avec une fébrilité qui n’avait rien d’hostile et tout de la révélation. Il ne s’agissait
pas de l’agresser, mais de la vérifier, de s’assurer qu’elle existait bien, qu’elle n’était ni un
mirage ni une erreur du destin.
— Je te tiens.
— Je savais que je te trouverais.
— Tu es réelle.
Il y avait dans son regard une faim terrible, non une faim de chair ou de pouvoir, mais une
soif de certitude si absolue qu’elle en devenait presque effrayante. Puis les mots se mirent à
tomber, précipités, brûlants, comme s’ils avaient attendu trop longtemps pour pouvoir enfin
être prononcés : un Dune verdoyant, un Dieu-Ver régnant sur l’Empire, son père quittant sa
mère pour une Fremen, une guerre entre tribus qu’il fallait empêcher avant qu’elle ne
devienne inévitable.
Cirice voulut la retenir, l’interroger, arracher à cette apparition le sens de ce qu’elle venait
d’entendre, mais déjà la femme reculait, absorbée de nouveau par les couloirs, la pénombre et
les replis de la roche, comme si elle n’avait jamais véritablement appartenu au même temps
qu’eux. Cirice se lança à sa suite sans hésiter.
Derrière elle, Leif, Soïsa et Silarg, alertés par le cri, s’étaient précipités à leur tour, mais
lorsqu’ils débouchèrent dans la salle suivante, il n’y avait plus personne. Pas de femme en
noir, pas de trace de lutte, pas même l’écho d’une présence récente. Seulement des
empreintes. Une seule série de pas. Ce détail, au lieu d’éclaircir quoi que ce soit, ne fit
qu’épaissir encore le mystère.
La pièce elle-même semblait appartenir à un autre âge. Des corps momifiés reposaient là,
maintenus dans une cryostase qui leur refusait jusqu’au repos simple des morts. À certains
d’entre eux étaient reliés des cubes de données, comme si l’on avait voulu prolonger leur
utilité bien au-delà de leur existence, arracher encore à leurs restes quelque parcelle de savoir.
Le lieu n’avait rien d’un tombeau ordinaire. Il tenait plutôt du conservatoire, d’un sanctuaire
de mémoire où l’on avait préservé moins des corps que des connaissances.
Leif voulut aussitôt mettre la main sur l’un des blocs, et Rakim réagit avec la rapidité d’un
homme pour qui ce seul geste constituait déjà une profanation. La lame surgit, Silarg
s’interposa sans hésiter, et le choc fut brutal, immédiat, débarrassé de toute cérémonie. Il n’y
eut ni défi ni rituel, seulement la violence nue de deux volontés refusant de céder. Silarg
encaissa un coup assez rude pour vaciller, tandis que Soïsa profitait de l’ouverture pour saisir
un cube et entraîner Leif avec elle. Même dans l’urgence, celui-ci trouva encore le moyen de
lancer une remarque sur la manière dont Silarg se battait, comme si l’instant se prêtait encore
à ce genre d’ironie absurde.
Pendant ce temps, Cirice suivait une tout autre piste, et c’est ainsi qu’elle retrouva Doc.
Ou plutôt ce qu’il en restait : non plus un homme à proprement parler, mais une présence
résiduelle, une voix obstinée, une conscience suspendue quelque part entre survivance et
effacement. Il se tenait près d’un mur couvert de plans anciens, de schémas rongés par les
siècles et de gravures à demi effacées, comme si toute son attention, depuis un temps
impossible à mesurer, était demeurée fixée là. Il lui montra le dessin d’un sietch qui ne
ressemblait en rien aux forteresses fremennes de leur époque. Ce n’était pas un lieu conçu
pour le siège, la méfiance ou la guerre permanente, mais un espace plus ouvert, presque
paisible dans sa conception, pensé moins pour résister que pour préparer.
Il parla alors d’Arrakis autrement que ne le font les seigneurs, les marchands ou les stratèges.
Il n’évoqua ni exploitation, ni richesse, ni domination. Il parla d’un monde à écouter. Il parla
de maisons creusées dans la roche, de réservoirs, de réserves d’eau gardées avec patience, et
surtout de ce rêve immense qui avait traversé des générations entières : rendre un jour la vie à
Dune.
Puis il parla de l’épice, mais là encore pas comme d’une ressource ou d’un pouvoir. Il en
parlait comme d’un seuil, d’un passage, peut-être même d’un instrument de transformation. Il
évoqua l’Enfant de Dune, cet être capable d’entendre la planète elle-même, d’en percevoir les
besoins profonds, de devenir le relais vivant entre Arrakis et ceux qui voudraient la façonner.
En l’écoutant, Cirice eut la sensation troublante que tout cela relevait à la fois de la recherche
et de la prophétie, comme si la science, dans ce lieu, n’avait jamais cessé de flirter avec le
sacré.
Ailleurs, le combat entre Silarg et Rakim touchait à son terme. La brutalité initiale avait laissé
place à quelque chose de plus dense, de plus précis, où chaque mouvement comptait
davantage que la force elle-même. Lorsque Rakim tomba enfin, Silarg lui accorda ce que le
désert exige même entre ennemis : non la pitié, qui ne signifie rien sur Arrakis, mais la
mesure, le rite, le minimum sacré qui empêche encore les hommes de devenir de simples
prédateurs.
Leif et Soïsa retrouvèrent ensuite Cirice devant le mur des plans. Elle le contemplait avec une
intensité si singulière qu’on aurait dit qu’une part d’elle reconnaissait l’endroit avant même de
le comprendre.
— On est à la maison, murmura-t-elle.
La phrase, si étrange fût-elle, ne sonnait pas faux. Leif examina à son tour les gravures et
comprit rapidement ce qui troublait tant ce lieu : ce sietch ne ressemblait pas aux
implantations fremennes contemporaines. Toute la logique défensive qui définissait les leurs
en était absente. Plus curieux encore, quelqu’un avait frotté la pierre à une hauteur que Cirice
n’aurait pas pu atteindre seule, laissant la marque d’un geste dont ils ignoraient encore s’il
relevait de la recherche, du camouflage ou de l’avertissement.
Soïsa activa alors le premier cube mémoire. Des points lumineux apparurent dans l’air, d’abord
hésitants, puis plus stables, et une voix se fit entendre, déformée, maladroite, presque irritée
d’avoir été tirée de son sommeil. Le système finit par recalibrer la langue, rendant possible un
échange plus clair. Ils demandèrent la formule de l’épice noire, et la réponse tomba sans
détour : Al Karam — Doc — l’avait. Une copie des données fut transférée, avec cette
simplicité presque obscène qu’ont parfois les révélations les plus graves. Ils apprirent aussi
qu’à l’époque où les familles de Leïf et Soïsa arrivèrent sur Arrakis, le Bene Tleilax n’avait obtenu qu’une partie de la formule, jamais son ensemble, ce qui ne rendait le passé ni plus rassurant ni plus limpide.
Lorsque Silarg les rejoignit, ils ouvrirent un deuxième cube et poussèrent plus loin leurs
questions. Sur quoi travaillaient-ils au moment de leur mort ? La réponse ne fut qu’un
enchaînement de vertiges : stabilisation de la recette de l’épice noire, recherches menées avec
le Bene Gesserit, création d’un être capable de communiquer avec la planète, projet de
transformation à très long terme d’Arrakis.
Alors, enfin, les morceaux cessèrent d’être épars. Ils n’étaient pas dans un refuge oublié, ni
dans une simple crypte, mais dans un laboratoire primordial, un lieu où sciences, mystique et
dessein politique s’étaient autrefois mêlés jusqu’à devenir presque indissociables. Enfoui là
depuis environ trois mille ans, ce laboratoire terra formateur des origines apparaissait comme la matrice ensevelie d’un temps où l’on ne se contentait pas de survivre à Dune, mais où l’on osait encore
imaginer la transformer.
Des coordonnées finirent par apparaître, donnant à ce savoir ancien la forme concrète d’une
direction. Peu après, Silarg remarqua dans le plafond une trappe presque perdue sous le sable
accumulé. Leif grimpa sur ses épaules pour la forcer et, après quelques efforts mêlés de
poussière et de mauvaise volonté, le passage céda.
De l’autre côté, le monde semblait changé.
Ils débouchèrent dans une vaste grotte rocheuse, fraîche au point d’en paraître irréelle après la
touffeur des profondeurs. Une vieille route effondrée traversait l’espace, une sortie semblait
avoir été colmatée par le temps, et un petit campement minéral subsistait encore, comme le
résidu silencieux d’une présence ancienne. Cirice sentit un faible courant d’air et comprit
qu’un boyau naturel devait conduire vers l’extérieur.
Mais ce ne fut pas cela qui l’inquiéta le plus.
Sa vue baissait.
Ce n’était pas la simple fatigue du corps ni un trouble passager. Les contours perdaient en
netteté, les distances devenaient plus incertaines, le monde reculait d’un pas derrière une sorte
de voile. Le plus troublant n’était pas tant la perte elle-même que l’impression intime qu’elle
s’inscrivait dans quelque chose de déjà commencé, un processus qui la dépassait.
En fouillant le campement, ils mirent la main sur des parchemins fragiles, miraculeusement
conservés, dont les notes évoquaient des recherches génétiques. Certains détails rappelaient
trop précisément les méthodes du Bene Gesserit pour que l’on puisse croire à une simple
coïncidence. Le passé, décidément, ne se contentait pas d’éclairer le présent ; il l’accusait.
Cirice annonça ensuite à la conscience du deuxième cube sa propre mort. Il n’était pas le rêve d’une personne endormie mais la mémoire fragile d’un mort. Il y eut un silence étrange, presque humain dans sa manière de suspendre le temps, puis la pensée réveillée reprit son cours. Leif tenta d’expliquer ce qu’était devenu Dune en trois millénaires.
L’effort fut confus, maladroit, et plus il parlait, plus l’on avait l’impression que la mémoire vacillante de
leur interlocutrice menaçait de se déliter sous le poids de ce qu’elle apprenait. Une chose
demeura pourtant claire : cette grotte avait bien servi de laboratoire génétique.
Le passage par le boyau fut pénible, et lorsqu’ils émergèrent enfin,
l’air du dehors leur apporta immédiatement une autre menace. Des Fremens, des morts, des
survivants tendus jusqu’à la rupture. Un ornithoptère se trouvait là, avec Charval Ornn, et l’on
parlait déjà d’une attaque des Nerrakim. Chaque parole ajoutée alourdissait encore
l’atmosphère. Soïsa fut saisie, presque exhibée devant les autres, désignée comme une
abomination, et Akrab, naib du sietch, exigea qu’ils partent.
Alors Cirice parla.
Sa voix n’avait pas la maîtrise parfaite d’un orateur, mais elle possédait autre chose, quelque
chose de plus dangereux et de plus puissant : la force des paroles qui semblent venir d’un lieu
plus profond que la prudence. Elle parla d’avenir commun, de partage, de survie qui ne
pouvait plus se penser à l’échelle mesquine des seuls clans. Elle parla de ce qu’il fallait
empêcher avant qu’il ne soit trop tard. Autour d’elle, les visages oscillaient entre défiance et
fascination. Soïsa, elle, percevait surtout autre chose : quelque chose changeait chez Cirice,
quelque chose de plus inquiétant qu’une simple exaltation. Et sa vue continuait de se
dégrader.
C’est alors qu’apparut Jafar Belit, naib des Nerrakim. Il regarda Cirice longuement, avec cette
manière qu’ont certains hommes de jauger moins une personne qu’un présage, puis il lui posa
une seule question :
— Gamine… quel avenir pour les tribus ?
Cirice répondit sans hésiter :
— Un Dune verdoyant. Un Dieu-Ver. Et des guerres.
Le silence qui suivit pesa plus lourd qu’un cri. Leif et Silarg arrivaient à ce moment-là, et
Jafar tourna aussitôt sa colère vers Akrab, l’accusant de faiblesse et de passivité. En quelques
phrases seulement, il désigna l’endroit exact où la fracture pouvait s’ouvrir. La guerre, jusque là encore contenue dans les prophéties et les craintes, devenait soudain visible dans les
regards, les postures et les mots.
Dans cette tension, Charval glissa à Leif qu’il pouvait lui montrer ce que faisaient les Ekela en les conduisant vers la nouvelle raffinerie mise en place sur leurs terres.
Leif y reconnut aussitôt une opportunité, peut-être un moyen de retourner la situation ou
d’obtenir vengeance pour le vol d’eau commis par ce clan lors de l’embuscade de la veille. Silarg, de son côté, reçut les soins de la sayyadina, qui lui rappela une vérité moins glorieuse mais plus essentielle : il n’était plus
seul, il avait désormais une famille à charge, Celle de Rakim, et cette responsabilité devait désormais peser
autant que son honneur.
Finalement, Charval accepta de les conduire vers sietch Fakar, là où il pourraient se rapprocher du sieth perdu à la structure étrange. En chemin, une autre menace se précisa encore : les Harkonnen se rapprochaient dangereusement de ces terres. Les conflits locaux, sur Dune, n’ont jamais longtemps le luxe de rester locaux.
Ils furent ensuite menés jusqu’au sietch des Fakar. Le lieu était tout ce que celui de la gravure n’était
pas : profond, défensif, pensé pour durer, résister, abriter. On y sentait la discipline du
manque, l’intelligence de l’eau, la mémoire des morts et la méfiance des vivants. Ils furent
conduits devant Sanid Al Behir, naib des Fakar, dont le regard s’attarda sur Cirice avec une
attention particulière. Pourtant, il leur offrit le thé, geste rare et lourd de sens, avant de les
mener jusqu’aux récupérateurs d’eau. Là, la discussion qu’ils eurent avec lui quitta peu à peu
le terrain des postures pour devenir plus concrète, plus fine, et ils parvinrent, à force de
justesse, à desserrer quelque peu sa méfiance.
Cirice remarqua alors sur une paroi de très anciennes inscriptions. Parmi elles figurait un
fragment du même plan que celui découvert sur les murs de l’ancienne base de terraformation, nouvelle preuve que leurs découvertes souterraines ne relevaient ni du hasard ni d’un mythe isolé. Elle parvint à le signaler à son père. Puis Sanid leur révéla ce qui empoisonnait déjà les rapports entre les tribus : deux de ses
hommes avaient disparu sur leurs terres.
Silarg prit alors un engagement grave. Il ramènerait l’eau du coupable, ainsi que celle des
deux disparus. Le serment avait cette densité particulière des promesses fremennes, qui ne se
prononcent jamais à la légère parce qu’elles engagent tout autant celui qui les entend que celui
qui les formule.
La séance aurait pu s’achever sur cette parole donnée, mais Dune ne laisse jamais partir ses
témoins sans leur offrir une dernière morsure.
Cirice entendit des voix.
Pas une rumeur vague, pas une impression confuse, mais un appel net, insistant, qui la tira
ailleurs. Elle gravit une montagne, traversa une plaine rocheuse, puis suivit un escalier taillé
dans la pierre. Chaque pas semblait à la fois réel et symbolique, comme si le paysage luimême la conduisait à une révélation qu’elle n’avait pas choisie. Au terme du chemin, elle
déboucha dans un autre espace : immense, circulaire, frais, un dôme de pierre habité par une
présence presque liturgique. Autour d’elle se tenaient des guerriers, non comme une foule
confuse, mais comme une assemblée.
Et au centre se trouvait une femme.
Blonde. Magnifique. Armée. Sans distille.
Cette seule absence suffisait à faire d’elle une anomalie, une insulte aux lois du désert, ou
bien une souveraine déjà au-delà de leur nécessité. Sa présence dominait l’espace tout entier.
Elle n’avait pas besoin de parler pour imposer sa volonté ; elle était de ces figures qui
semblent naître entourées d’un destin trop vaste pour elles seules.
Cirice chancela. Tout en elle se crispa dans une contradiction impossible : cette femme
n’aurait pas dû être là, et pourtant sa présence avait la force écrasante des évidences
annoncées depuis longtemps.
Ils la reconnurent.
Seria Ekela.
Et, à cet instant, tout ce qui n’était encore qu’un réseau de tensions, de soupçons et de
présages cessa définitivement d’appartenir au domaine du possible.
C’était déjà en marche.

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